Défense du film
Article mis en ligne le 24 mai 2011

par paul lacoste
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Je voudrais commencer cette publication virtuelle par la défense d’un ancien support : le film. Pourtant ici, ce n’est pas sa plasticité spécifique qui est à l’ordre du jour, et pour être honnête, je vois mal les cinéastes renoncer aux apports du numérique. Ce n’est pas non plus la projection publique que j’ai envie de promouvoir, alors qu’elle est souvent décisive, permettant à chaque spectateur de mettre en commun son humanité face à l’écran. Non, la chose qui me préoccupe ici, c’est le film comme objet temporel, avec « son début, son milieu, et sa fin ». Il me semble que cet aspect par-dessus tout doit être défendu, en tout cas, pour ne pas donner l’impression d’entrer en guerre, doit être aimé, soutenu. La durée filmique est une chance, alors qu’on voudrait que ce soit un poids, à l’heure de l’interactivité, ou bien des arts plastiques qui diffusent du vidéo art en boucle, sans se soucier du moment où le spectateur fait irruption dans la salle-musée. Après tout pourquoi pas, et il y a parfois des rencontres heureuses, pourvu que l’on trouve où s’assoir. Il y a des cinéphilies plus anciennes où l’on entrait au cinéma par le milieu du film, car seule comptait l’expérience audiovisuelle, le bain des sens, alors que la durée, la finitude temporelle de l’œuvre était battue en brèche.

Or le cadre temporel permet de goûter à la durée de l’autre. Et c’est en faisant du temps un territoire ainsi balisé que le film existe. Comme c’est injuste de ne pas le reconnaître ! Comme le spectateur, le critique, l’apprenti cinéaste, sont oublieux du flux filmique, et n’admettent que rarement leur expérience temporelle. Certes, ils reviendront sur tel et tel moment, instant, suspension, où ils virent une certaine couleur et entendirent un certain timbre, mais jamais ils ne s’avoueront que ce moment fut permis par les forces souterraines et immenses du film qui avance « comme un train dans la nuit ».

C’est parce le film dure 12, 54, ou 210 minutes que c’est une œuvre. A ces formats temporels correspondent d’ailleurs des mondes spécifiques. On voit bien que quelque soit le sujet, le genre, le montage même d’un film, il est des expériences, des sensations, des émotions, de courts, de moyens, et de longs métrages. C’est aussi parce que le film dure un certain temps qu’il est copiable, reproductible, et que, quelles que soient leurs dissemblances, le « Laurence d’Arabie » du cinéma partage beaucoup avec le « Laurence d’Arabie » de la télévision, à condition que le flux ne soit pas interrompu. En cela, l’objet film ressemble, par exemple, à un album de musique, un objet populaire, qui a tourné le dos au prestige que doivent certaines œuvres à leur unicité. « Je te passe ce livre. Je te passe cet album. Je te passe ce film ».

Alors sans doute la délimitation temporelle de cet art a des conséquences. La première d’entre elle concerne le spectateur. Faire des films doit presque toujours s’accompagner de l’ambition, sinon de changer le monde, plus modestement de Modifier le spectateur. L’idée d’offrir une traversée temporelle s’assortit du désir que le voyage ne soit pas tout à fait immobile ou inutile. Au projet de « message », sûrement d’inspiration scripturale, et trop conceptuelle, on préfèrera la volonté de faire sens, de dessiner une trajectoire. Il s’agit bien du résumé ultime de l’élan filmique, le proverbe, trop souvent caricaturée en « pitch » (fonctionnant davantage sur la frustration, voulant stimuler le désir consumériste du spectateur). Cette volonté de modifier le spectateur peut passer, comme pour la fiction, par la modification du protagoniste, et tout ce qui s’en suit : destin, dramaturgie, scénario, etc... Mais ce n’est pas obligé, évidemment.

Que l’écran alterne le blanc et le noir 25 fois par seconde. Ca ne fait pas de ce dispositif du « cinéma expérimental », ou de « l’art vidéo » automatiquement. En revanche, un tel film s’affirmera à la condition que la fin ne ressemble pas au début, par exemple que le noir l’emporte peu à peu sur le blanc.

Il semble que « l’aventure esthétique d’aujourd’hui » se mélange les pinceaux. Les arts plastiques, nous dictent leurs lois, alors que le temps de la diffusion n’a jamais été pour eux un vrai enjeu. A tout prendre dans « le contemporain », suivons plutôt la musique que la peinture. A la fin du film, il s’agit que chacun puisse quitter l’œuvre avec plus que le souvenir d’une expérience sensorielle : une proposition de devenir.

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