L’impasse
Article mis en ligne le 8 février 2012
dernière modification le 30 novembre 2017

par Webmestre
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Une petite perception d’une évolution du cinéma en France. A l’heure où nous assistons probablement à la mise en place du coup de grâce sur le régime d’intermittent...


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 les artisans , les artistes et les marchands :

Les débuts du cinéma sont du bricolage, les films des frères Lumières relèvent de l’artisanat.

Très rapidement, des artistes apparaissent comme Mélies, Eisenstein....Une véritable industrie voit le jour avec les studios...

Un des fondements de la logique consumériste est la fidélisation du client à une marque, une image.... Le problème du cinéma est son permanent changement d’histoire, de personnages..., les dirigeants des Studios Hollywoodiens ont donc l’idée de concentrer l’attention sur les acteurs, ainsi nait le star système [1]... Le tout à grand renfort de publicité, comme le disait un commercial de Coca-Cola en 1912 (!!!) : "La répétition vient à bout de tout, il suffit de frapper juste sans discontinuer et le clou s’enfoncera dans la tête".
 [2]

Plus tard, suite à de nouveau progrès dans la technologie (caméras légères, sensibilité des pellicules), la nouvelle vague apparaît en France et pendant quelques années, un vent nouveau de création s’immisce dans le cinéma.

Aujourd’hui, on peut constater une catégorisation en genres très ciblée dès l’écriture, voir le festival des films que l’on ne peut plus faire. Le spectateur a-t-il encore vraiment le choix ?... [3]

 L’état, le MEDEF et le régime des intermittents du spectacle et du cinéma.

- 1936 lors du front populaire et la création des congés payés, le régime des intermittents est crée pour les techniciens du cinéma.

- 1968, ouverture du statut au spectacle vivant, la branche UNEDIC demeure bénéficiaire.

- 1998, à la demande d’Ernest Antoine Séllière du MEDEF, le statut s’ouvre au « permittents » (secrétaire de chaine de télé, styliste de mode, présentateurs......) Explosion du nombre d’intermittents (presque le double).

- 2001, suite à cette première offensive, les dépenses s’envolent, le gouvernement et le medef décident qu’il faut modifier les conditions. Résultat : des dossiers arbitraires (des inégalités qui ont pour résultats de faire sauter la cohésion) et de très fortes hausses pour ceux qui ont la chance de rester bénéficiaires. Double conséquence : « achat » du consentement des rescapés (presque doublement des indemnités pour certains) et « siphonnage » économique de la branche UNEDIC. C’est un massacre dans le spectacle vivant.

- 2003, après avoir déclaré, « vous voyez, on fait ce qu’on peut mais ça coûte encore trop cher... » début de la « purge » de l’intermittence en revoyant les conditions d’admission et les montants des indemnités, le spectacle vivant et tous les métiers de la culture locales sont les plus touchés. Le fond transitoire (« regardez comme on est gentils, vous ne remplissez plus les conditions mais on vous sauve encore une fois » diviser quoiqu’il advienne...) sera par la suite supprimé.

- 2011, l’apparition du statut d ’auto entrepreneur (une espèce de travail au noir déclaré, c’est à dire peu ou pas de cotisation à tous les services publics, retraites, santé, éducation, transport, énergie...) menace les petits projets audio-visuels ainsi que le statut des intermittents (ce qu’il en reste...).

- 2012, nous assistons probablement à la mise en place du coup de grâce sur le statut d’intermittent...

Une page très complète sur l’histoire de l’intermittence

Concernant le monde du salariat voir les excellents documentaires :
- l’histoire du salariat
- la mise à mort du travail

 Les opportunistes

Voir aussi une petite annexe ici

La personnalisation s’empare progressivement de toutes les corporations. Des chefs de postes (décoration, construction, régie, prod...), flattés dans leur responsabilité, leur talent, et séduits par l’appât financier très conséquent se retrouvent investis de la mission de prendre l’intégralité du processus pratique et économique de leur corporation.

Ils font très rapidement tables rases des acquis sociaux et salariaux de leur équipe (tarifs, heures sup, conditions de travail...), embauchent au rabais du personnel au régime général tout en profitant des rondelettes enveloppes dont l’excédent leur permet d’acquérir de belles demeures et de construire des entreprises personnelles d’aménagement et de création.

Cette approche très oligarchique du « travail en perruque » [4] détricotte intégralement toute cohésion d’une partie du personnel et permet l’enrichissement outrancier de quelques uns.

Tout comme Hollywood avec les acteurs, en France, on peut estimer aux années 1990 l’avènement d’une nouvelle génération de techniciens de l’image qui réussissent particulièrement bien la mise en valeur de la leur. Devenant peu à peu à leur tour de véritables stars de la technique, ils ont aujourd’hui des cachets (qu’eux seuls et la production connaissent), des agents, des chauffeurs, des loges...

Ce processus servant de modèle, certains collaborateurs directs de chefs opérateur se mettent à reproduire ce comportement sur eux-même et leur subordonnés. Ce qui signifie concrètement deux choses :

La première : acquisition et fabrication de matériel au fils des tournages que l’on louera la fois d’après pour « amortir » les frais. En quelques années, de véritables petits empires se construisent avec un véritable revenu « en nature » pour les heureux entrepreneurs naissants.

Ce qui se transmettait au préalable, non sans une certaine émulation, entre techniciens en terme de savoir-faire, dispositifs, expériences, transmissions, est devenu aujourd’hui un potentiel jackpot économique avec son cortège de concurrence, brevet et monopole qu’il faut jalousement protéger.

La seconde : remise en question de leur salaire (voir du statut) personnel sans pour autant chercher à aligner ceux de leur équipe. Pire, certains devancent même les requêtes des productions en proposant d’offices des roulements d’équipe (mais pas le chef...), des réductions drastique d’effectif, des chargements et prélight au rabais (demi-journées pas toujours déclarées, rupture d’équité de salaire...). Certains envisagent aussi de proposer aux productions une structure de prestation complète (matériel et techniciens).

Il n’y a pas si longtemps un comportement collectif était pourtant possible [5]...

Voir aussi une petite annexe ici

 Paradoxe

Les outils de communication informatique, téléphonique qui devraient alléger la charge de travail ne font qu’accroître la concentration des pouvoirs et richesses [6]. Les logiciels de liste, de calculs d’heures, mails de prépa (à prononcer dorénavant en verlant) s’ils ne sont pas partagés, deviennent des outils de rétention d’information et de clivage supplémentaires.

Une autre contradiction est celle des heures supplémentaires, conçues initialement pour limiter les durées des journées de travail (et donc être le moins pratiquées possible), elles sont devenues pour beaucoup une forte motivation professionnelle. Elles sont également aujourd’hui un moyen de mettre en concurrence une même catégorie socio-professionnelle, tout le personnel n’en bénéficiant plus.

 Les Ogres

Autre offensive du côté de certaines grosses productions, à l’image des studios hollywoodiens, le culte du show (un technicien américain est qualifié de « ras » run all show..) et son nécessaire mystère s’empare de tout le processus de fabrication des film (rumeurs, making off de promotion, déclaration de confidentialité, photographes « accrédités »). De ce côté aussi des ambitions de package complets (école, studios, matériel, techniciens) sont envisagés.

Certains loueurs proposent des forfaits, aussi, qu’une liste passe du simple au double, la seule contrainte devient le coût du technicien. Certains standards de matériel peuvent laisser présager une « ouverture » à de la main d’œuvre européenne meilleure marché.

Un groupe d’un célèbre fabriquant de papier à cigarette envisagent le rachat de certains loueurs de matériel qui en avaient eux-même racheté d’autres ; ce groupe possède déjà des studios de tournage et des chaines de télévision et est par ailleurs très proche de la gouvernance actuelle de la France. Une telle concentration de tous les pouvoirs de l’audio-visuel (production, tournage, diffusion) représente un danger pour la diversité et à terme pour une idée démocratique des médias et de la culture.

Ces derniers temps fleurissent pléthores d’habilitations, permis spéciaux, dans des structures privées subventionnées par des fond publics (La FIMO, permis complémentaire au chargement des poids lourd, décrétée obligatoire pendant 3 ans, 1500 euros la plupart du temps payé par l’AFDAS, est optionnelle voire inutile aujourd’hui).

L’absence de possibilité de passer ces « qualifications » en candidat libre ou encore de transmettre par des « méta-formateurs » démontre bien la motivation essentiellement mercantile.

Noyés sous ces procédures, les principaux intéressés ne cherchent plus à améliorer leur connaissances et leur savoir ou à se réorienter, ils valident ce qu’ils savent souvent déjà, au prix fort. Le risque est aussi de voir peu à peu les employeurs déchargés de leurs responsabilités au profit de celles des employés...

Des conflits d’intérêts évident apparaissent quand une personne travaille chez un loueur de matériel et fait en même temps partie de certaines commissions de technique et sécurité.

La pub se nourrit allègrement de tout le patrimoine culturel (musique, film, images, références) sans reverser un centime au CNC ou dans des œuvres indépendantes. Les court métrages perdent rapidement tout réseaux de diffusion donc de production.

Les « stars » concentrent une part de plus en plus conséquente des budgets avec un consentement absolument général surtout d’elles-même... La tendance n’a vraiment pas l’air d’être à la baisse. Par ailleurs, elles perdent de plus en plus leur indépendance intellectuelle en devenant très vite des portes marques ou autre égérie au moindre début de succès.

Quasi systématiquement, les budgets star-techniques sont séparés et les basses œuvres de « dégraissage de surplus des devis (en clair, la masse salariale) » sont confiées aux producteurs exécutifs. On peut qualifier ces agissements de délocalisation sur place.

 L’isolement

Les conséquences de ces évolutions mènent à une démobilisation complète de tout le personnel qui ne se croit plus en mesure de pouvoir modifier quoi que ce soit. La précarisation mais surtout l’isolement contraint chacun à une vision immédiate sans structuration collective.

Bien qu’étant de loin les plus nombreux, une passivité extrême s’est installée. Une profonde dépolitisation et un potentiel opportunisme ou défaitisme ("moi aussi un jour, j’aurai un business ou alors je ne suis pas assez bon pour ça") se sont infiltrés dans les esprits. Même sur une fiche de paye, leur existence, qualifiée de « non-cadre », est reniée...

Même du côté syndical, on ne voit pas beaucoup de remise en question de tous ces phénomènes de concentration des richesses, juste des tentatives de sauver les meubles...

Pourtant il ne faut pas se décourager [7]

Les gouttes d’eau, l’information, la formation, l’échange sont à défendre coûte que coûte ; il en va de la création cinématographique, de la diversité culturelle, du plaisir du travail en équipe. Certains pays essaient de défendre la diversité culturelle.

Même si l’espace de diffusion numérique et les coûts prohibitifs des matériels ainsi que des textes liberticides (Hadoppi, Loppsi font de la France un des pays phare en matière de répression de la liberté de la presse, des médias et de l’expression) bloque l’accès au plus grand nombre [8] ; de nouveau espaces d’expression, des appareils compacts et étonnamment efficaces permettent néanmoins d’envisager des créations indépendantes.

Pourquoi ne pas inventer des productions collectives comme les scops, construire des réseaux indépendants vu l’évolution des productions [9], collaboratifs, basés sur le principe de subsidiarité.

Nous avons aujourd’hui des moyens techniques de production et de diffusion extraordinaires, il est essentiel de ne pas craindre que leurs usages se propagent [10]. Transmettre, échanger sont les ciments de notre culture et de nos relations, l’homme a inventé le feu et la roue avant le brevet.

une petite équation insoluble pour finir :

correspondance Voltaire-Rousseau
- Voltaire : le luxe donne du pain et du rêve aux pauvres.
- Rousseau : s’il n’y avait pas de luxe, il n’y aurait pas de pauvres.

Yvan

Notes :

[1une bonne émission radio sur le sujet ici

[2Voir aussi la stratégie du choc de Naomi Klein. Egalement intéressant de consulter ces documents sur la LQR

[3ou cet autre article ainsi que la caméra dort...

[4sur le travail en perruque voir aussi

[5Extrait : "Faute des chefs de poste ?

OUI, dans la mesure où tout cela n’arriverait pas s’il y avait un minimum de solidarité. Pierre Lhomme racontait qu’il y a bien longtemps, avant les courriels, les textos et autres outils de communication instantanés, les opérateurs avaient mis au point un système d’alerte des mauvais " deals ". Lorsqu’un opérateur était remercié pour avoir refusé des conditions inférieures à la décence, il prévenait 5 ou 6 autres opérateurs qui en appelaient chacun autant. En quelques minutes, ils étaient tous prévenus du " danger " et refusait l’offre également. Maintenant, cela pourrait se faire en quelques secondes.

Bien sûr, me direz-vous, c’est facile pour un fabricant de projecteurs de dire cela car, nous savons tous, nous intermittents, que si nous refusons, il y aura toujours quelqu’un pour accepter. Ce à quoi, je répondrai que nous sommes confrontés à ce même problème, car il y a des produits concurrents chinois (ou autres) moins chers et c’est à nous de prouver nos compétences : innovation, qualité des matières premières, fiabilité, stock de produits finis et de pièces détachées, qualité et rapidité du SAV !

[6richesses et pouvoirs sur lesquels certains (philippe Villemus) s’interrogent bien qu’ayant des parcours très "actifs" au service de grandes entreprises

Extrait (Le patron, le footballeur et le smicard) : "La rémunération phénoménale des footballeurs et des patrons de grand groupe montre tout simplement que notre société marche sur la tête. Elle fait de l’argent le seul but. Elle place la rareté au-dessus de l’utilité. Le profit prime sur la solidarité. La valeur financière l’emporte sur la valeur sociale. L’intérêt particulier balaie l’intérêt général. Le « vivre riche » détrône le « vivre ensemble ». Voilà la vraie morale, au sens de leçon, de cette enquête. (...) La valeur du travail se dissout aujourd’hui dans les écarts de un à mille entre le SMIC et les revenus de patrons et footballeurs salariés. Elle se délaye dans cette masse de travailleurs pauvres qui, tout en travaillant, vivent sous le seuil de pauvreté officiel. Elle se perd dans la quantité de stagiaires ou apprentis, mal payés, voire non payés, qu’on utilise à des postes permanents pour que cela coûte moins cher. Elle se désagrège dans tous ces travailleurs de plus de cinquante ans, expérimentés et riches d’un savoir-faire inimitable, qu’on vire parce qu’ils coûtent trop cher".

[7extraits de propos de Noam Chomsky : “Nous pouvons faire énormément. On ne va pas nous jeter en prison et nous torturer. On ne va pas nous assassiner. Nous avons d’immenses privilèges et une liberté fantastique. Donc des possibilités illimitées. Après chaque conférence que je donne aux États-Unis, des gens viennent me dire : “Je veux que ça change. Que puis-je faire ?” Je n’ai jamais entendu cette question chez les paysans du Sud de la Colombie, chez les Kurdes en butte à une terrible répression dans le Sud-Est de la Turquie, chez tous ceux qui souffrent. Ils ne demandent pas ce qu’ils peuvent faire, ils disent ce qu’ils sont en train de faire..

[8Intéressant aussi en ces temps de défenses présumés des droits d’auteur de se pencher sur l’installation de Walt Disney en Californie pour justement y échapper à l’époque.
- voir également les chiffres douteux de l’industrie américaine
- amusant de voir le diminutif de Music And Film Industry Association of America : MAFIAA. sans commentaires...

[9certains réalisateurs se débrouillent comme ils peuvent, de nouvelles voies de financement apparaissent également

[10Mais ne pas oublier l’amour du travail bien fait comme vient également de le montrer Alain Cavalier...

P.S. :

Je ne saurais trop recommander la consultation des liens, qui font partie intégrante de cet article. Bonne promenade.

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