Hunger : la solitude du coureur de fond JPEG
Article mis en ligne le 11 janvier 2010
dernière modification le 19 janvier 2010
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Le 14 septembre 1976 les prisonniers de l’IRA incarcérés à la prison de Maze lancent la "blanket protest" (la grève des couvertures), refusant de porter l’uniforme des détenus de droit commun pour revendiquer un statut de prisonnier politique et protester contre les mauvais traitements qui leur étaient infligés. En avril 1978 la grève des couvertures évolue en grève de l’hygiène (no wash protest) : les détenus refusent de quitter leurs cellules, de se laver, badigeonnent les murs de leurs excréments. Les représailles de leurs geôliers sont féroces.

Après une première grève de la faim qui a échoué (le gouvernement britannique revenant sur les concessions accordées pour la faire cesser), les prisonniers lancent le 1er mars une grève de la fin totale, initiée par le leader Bobby Sands. Elle cessera le 3 octobre de la même année, le gouvernement anglais acceptant la majeure partie des revendications, après la mort de dix militants dont Sands.

Tout le projet de Hunger, présenté en dans la Sélection Un Certain regard, est de ne pas trahir cet exposé : factuel, précis, quasi clinique. Loin d’être une afféterie "arty" (néo-cinéaste, Steve Mc Queen est un plasticien reconnu), la manière frappante dont la mise en scène découpe ses plans et ses séquences, en blocs quasi indépendants, est une façon de circonscrire la réalité, d’éviter tout effet de dramatisation. Sur un sujet chargé de tant d’affects, il s’agit d’un viatique salutaire, dont le film ne s’écartera jamais.

Littéralement, Hunger est un film sur la résistance humaine : celle qu’un homme nu et désarmé peut opposer à la violence froide et implacable d’un appareil d’état. Profiter de tous les orifices et de toutes les anfractuosités de son corps pour y cacher des messages, une photo de sa petite amie, une radio de fortune. Utiliser sa propre nudité et sa saleté, son urine et ses excréments pour dénoncer ses conditions de détention et rendre la vie impossible à ses geôliers. Et enfin, en désespoir de cause, quand tout le reste a échoué, retourner la violence contre soi-même : la grève de la faim, arme des causes désespérées, de la dissuasion du faible au fort. C’est la méthode radicale qui fut employée par Bobby Sands et les prisonniers de l’IRA pour faire plier l’inflexible Margaret Thatcher, présente dans ce quasi huis-clos carcéral par sa seule voix, reconnaissable entre toutes.

Le film est divisé en deux parties. La première raconte la "no blanket et no Wash protest". La seconde se concentre sur le martyre solitaire de Bobby Sands. Un hallucinant plan-séquence d’une vingtaine de minutes, aussi bavard qu’est muet le reste du film, fait la bascule entre les deux parties. Bobby Sands y annonce au prêtre Dominic Moran sa décision de lancer une grève de la faim totale. Le prêtre essaye de le détourner de ce suicide collectif. Sands le reprend : il ne s’agit pas d’un suicide, il s’agit d’un meurtre.

A l’image de cet échange, Hunger a l’honnêteté de ne pas porter de jugement sur les choix de Bobby Sands : il n’héroïse ni ne glorifie son martyre, pas plus qu’il ne condamne son jusqu’au boutisme (qui entraîna neuf autres militants dans la mort).

Ce qu’Hunger montre en revanche, ce sont les qualités exceptionnelles de Sands : son charisme de leader, son courage moral et sa résistance physique, qualités qu’il dit avec humour avoir puisé dans son passé de coureur de fond.

Car la grève de la faim que pratique Sands jusqu’à la mort est une course d’endurance, un long chemin de souffrance. Steve Mc Queen et son acteur Michael Fassbender (dont on ne sait aux portes de quelles abymes physiques et mentales l’a conduit son engagement) accompagnent Sands le long de ce chemin, retraçant de manière clinique les atteintes physiques (les muscles puis les os qui fondent, les organes internes qui se dégradent, les escarres qui constellent une peau décharnée) d’une grève de la faim. L’exploit du film est de ne jamais succomber à l’imagerie christique ou au voyeurisme trash.

Hunger atteint même dans ses dernières minutes l’émotion qu’il refusait jusque-là, quand le souffle vital quitte Sands et que son esprit se met à vagabonder. Que reste-t-il de la vie d’un militant tout entier dévoué à sa cause, d’un combattant qui a choisi le sacrifice ? Quelques images d’enfance, à peine un souvenir, bouleversantes par leur banalité même…

Hunger de Steve Mac Queen, Royaume-Uni, 96 mn
Sélection Officielle, Un certain regard

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